Lettre à un ami socialiste qui a voté oui
Comme tu le sais, j'ai voté " non " le 29 mai. A l'annonce des résultats, je n'ai pas fait la fête. J'ai pensé à l'énorme combat qui nous attend pour réaliser notre rêve commun : une Europe sociale et démocratique. La fête, on la fera ensemble quand une autre Constitution Européenne émergera, quand nous aurons battu la droite libérale et les nationalistes et que nous aurons un projet novateur de gauche à proposer aux Français.
Dans notre débat interne, cela ne faisait aucun doute pour moi, il fallait dire " non " à cette pseudo constitution qui figeait pour très longtemps une déconstruction libérale de l'Europe, la réduisant pour son avenir à un présent inacceptable : un grand marché. Avec d'autres, j'ai essayé de t'en convaincre.
Même si tu as pensé, avec une majorité de nos camarades, que cette constitution n'était pas bonne, qu'elle comportait de vrais dangers pour les citoyens et notre idéal, tu as préféré voter " oui ", tout en concentrant nos efforts de socialistes sur la suite : le gouvernement économique et le traité social, et une renégociation quand le rapport de force serait favorable. Comme notre parti, tu t'es ensuite battu pour le oui dans le pays.
Ce débat national m'a conforté dans ma position, débat dans lequel je me suis contraint de ne pas intervenir publiquement par loyauté envers notre collectivité de socialistes et avec la conviction que le respect de la démocratie dans les actes valait mieux que mille discours sur l'attachement qu'on lui porte. Mais ce débat public ne m'a pas fait changer d'avis. J'ai voté " non " avec détermination, moi, qui depuis mon plus jeune âge, ait mis au fronton de mon engagement, même quand je doutais de tous les autres : l'internationalisme, le rejet du racisme et de l'antisémitisme, le rêve d'un monde où les souverainetés nationales s'estomperaient progressivement au profit de souverainetés populaires partagées avec d'autres peuples, en particulier ceux d'Europe. Je n'ignore rien des dangers, et je te le dis avec gravité : le rejet de l'autre gagne du terrain partout dans le monde, et sur ces questions, trop d'amis de gauche qui ont voté " oui " ou " non " tournent la tête pour ne pas voir. Pourtant il ne faut rien laisser passer, ni trouver des excuses, quand ce racisme vient de ceux qui sont exclus eux-même, il faut que nous sachions que quand il y a tant de misère et de désespérance sans qu'on entrevoie l'alternative généreuse, alors c'est la tyrannie qui avance inexorablement.
J'ai constaté que l'intelligence de notre débat interne a laissé la place aux facilités démagogiques. Oubliant de représenter aussi, un peu, les doutes exprimés par 40 000 militants socialistes comme moi, tu t'es laissé aller à dire haut et fort ce que tu ne disais pas, ou que tu n'osais pas dire, en interne : qu'avec cette constitution les droits des travailleurs seraient protégés, que c'était une immense avancée pour la démocratie, que ce serait une sérieuse défaite pour le libéralisme, que les droits humains seraient défendus comme jamais avant, que l'Europe interviendrait enfin unie sur l'arène internationale pour défendre les valeurs de la civilisation. Je sais aussi que d'autres, même à gauche, n'ont pas été suffisamment clairs pour combattre avec la dernière énergie les ressorts xénophobes du " non " d'une partie de la population. Mais au lieu d'appeler ces responsables à cette clarté, tes dirigeants du " oui " en ont fait un argument central contre le " non " de gauche, comme si c'était le ressort de sa motivation, pour le diaboliser. Tu sais pourtant que le libéralisme porte en lui la guerre comme la nuée l'orage, pour paraphraser Jaurès, que les " odeurs " chères à Chirac, la politique d'immigration et le communautarisme de Sarkozy, le populisme et les alliances avec les fascistes de Berlusconi, n'en font pas des remparts exemplaires contre la xénophobie. Ils votaient pourtant tous oui, et n'avaient pas grand-chose de commun avec toi, même quand tu ne disais rien d'eux sur ce plan.
Ta déception te fait dire aussi que la majorité des français ont choisi le nationalisme et la xénophobie. Reste lucide et souviens-toi le 5 mai 2002 : alors que le bulletin pour le dire était celui de Chirac, 80% d'entres eux, en majorité de gauche (une majorité aussi de ceux qui ont dit " non " le 29 mai dernier), ont voté contre le représentant de la xénophobie, du nationalisme et du populisme. Te souviens-tu aussi qui étaient dans la rue le 1er mai ? Et de cette génération qui s'éveillait à la politique ? 75% des 25-35 ans ont voté " non " au référendum.
Je te propose maintenant de dépasser l'émotion ensemble et de continuer le difficile chemin de la lutte pour l'Europe que nous voulons : démocratique et sociale. Il ne s'agit pas de l'Europe socialiste, mais de cette République Européenne, de ce cadre commun, qui permette que l'alternance non pas des étiquettes mais des politiques de gauche ou de droite, reste possible.
Ensemble, exigeons tout de suite une renégociation crédible, un compromis, retirant la partie 3, et modifiant la partie 1 pour rendre possible la révision de cette constitution autrement qu'à l'unanimité des 50 décisions conformes des Etats et des Parlements. Tu vois, il n'y a rien de maximaliste dans ces propositions, et tu en conviendras toi qui pense vraiment que la panne de l'Europe serait une catastrophe, c'est bien peu d'effort pour l'éviter. Que les Chefs d'Etat qui se réunissent le 16 juin proposent cela et ils seraient crédibles pour faire croire en leur attachement à l'Europe. Je sais que pour que la France puisse jouer le rôle de précurseur qu'elle a pu avoir dans le passé pour les peuples européens, elle ne peut se contenter de dire non, elle doit proposer et être positive, alors ne perdons pas de temps pour construire ensemble.
Je te propose aussi de réfléchir, à tout ce qui fait que notre parti, depuis le 21 avril 2002, ne tire pas les leçons du décrochage constant de notre base sociale historique dès qu'elle a le sentiment que nous ne marquons pas notre nette différence avec la droite, dès qu'elle considère que ses préoccupations sont niées, ignorées, voir brocardées, par certains de nos dirigeants. " Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ", disait Spinoza, faisons-le ensemble, en nous écoutant, sans anathème, dans notre parti, pour que la clarification devienne le moteur, la rampe de lancement d'un nouveau projet, d'un nouveau parti socialiste, dont la France a besoin, pour stopper la décomposition sociale et démocratique que 10 ans de Chiraquisme a installé avec une violence aussi tranquille, que cynique et implacable.