Enseignement de la Shoah : les réactions
Voici les réactions à l'annonce, faite par Nicolas Sarkozy mercredi 13 février, que chaque élève de CM2 pourrait se voir "confier la mémoire" d'un enfant français victime de la Shoah à partir de la rentrée scolaire 2008.A gauche
Ségolène Royal, présidente PS de la région Poitou-Charentes : "Une question aussi grave ne doit pas faire l'objet d'une annonce improvisée [...] Cette façon de faire traduit un manque de respect et une étonnante légèreté de la part du chef de l'Etat. [...] Le devoir de mémoire des crimes contre l'humanité est un impératif moral qui ne tolère aucune instrumentalisation". (Déclaration à l'AFP, vendredi 15 février)
Patrick Bloche, député PS du XIe arrondissement de Paris : "Ce qui me gêne, c'est que dans de nombreuses municipalités, et Paris en est le meilleur exemple, le travail de mémoire a été réalisé dans les écoles et les collèges". "Ont été apposées des plaques qui comportent à la fois le nom, le prénom mais aussi l'âge des enfants déportés notamment dans le XIe arrondissement, où vivait une importante communauté juive". Cette initiative "vient des personnes qui ont subi la persécution nazie et qui ont perdu une grande partie de leur famille dans les camps". "Lors de chaque cérémonie d'apposition, il y a eu un extraordinaire travail pédagogique sur la Shoah réalisé par les enseignants". "Compte tenu de ce qui est déjà une réalité, pourquoi soudainement, comme à chaque fois sans consultation préalable, faire de la surenchère, créer une confusion, semer le trouble, c'est l'interrogation que j'ai". "Ce travail de mémoire doit se faire dans le consensus le plus large comme cela a été fait à Paris". (Déclaration à l'AFP, vendredi 15 février)
Le PCF : "La Shoah exige une hauteur de vue qui ne peut rentrer dans le plan de communication d'un président en difficulté. […] Nicolas Sarkozy joue à un jeu extrêmement dangereux: affaibli dans l'opinion publique il cherche à rebondir par tous les moyens, multipliant les annonces, passant d'un sujet à un autre. Ce zapping permanent n'a pas d'autre objectif que de faire oublier sa politique. […] Dernière provocation présidentielle en date, celle de confier la mémoire d'un enfant victime de la Shoah à chaque élève de CM2. […] Nicolas Sarkozy sait-il que des milliers d'enseignants, de responsables associatifs, avec le témoignage d'anciens déportés font vivre la mémoire et restituent le contexte historique de cette tragédie du 20è siècle" et "n'ont pas attendu l'invitation du Président de la République". (Communiqué, vendredi 15 février)
A droite
Simone Veil, présidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et ancienne déportée : la proposition de Nicolas Sarkozy est "inimaginable, insoutenable et injuste". "On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans". "On ne peut pas demander à un enfant de s'identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter". "Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs beaucoup d'enseignants parlent - très bien - de ces sujets".
La suggestion de Nicolas Sarkozy risque aussi d'attiser les antagonismes religieux : "Comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur fille d'incarner le souvenir d'un petit juif?" (L'Express.fr, vendredi 15 février)
Dominique de Villepin, ancien Premier ministre : "Je trouve que c'est une idée étrange. Je ne crois pas que l'on puisse imposer la mémoire, que l'on puisse la décréter ou légiférer dans ce domaine".
"Je crois, par ailleurs, que la charge de la mémoire d'un enfant mort, c'est quelque chose de très lourd à porter". (Radio classique, jeudi 14 février)
Les syndicats de l'éducation
Patrick Gonthier, secrétaire général de l'UNSA-Education : "C'est encore une fois la confusion persistante du président entre histoire et mémoire, la même qu'il y avait avec Guy Môquet". "L'histoire demande de la distance et de l'étude, et la mémoire est plus soumise à l'affectif et à l'émotionnel. Et il fait porter sur les enfants de dix ans une charge affective qui les dépasse beaucoup". (Le 22 octobre dernier, la lettre adressée à sa mère par Guy Môquet, résistant communiste de 17 ans fusillé le 22 octobre 1941 par les Allemands avait été lue dans les lycées de France. Cette décision du président Sarkozy avait auparavant soulevé une polémique au sein de l'Education nationale). (Déclaration, jeudi 14 février)
Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp-FSU (majoritaire chez les enseignants du primaire): "L'annonce du président de la République nous met mal à l'aise parce que faire que chaque élève de CM2 porte la mémoire d'un enfant de la Shoah peut entraîner des troubles psychologiques chez lui". "Il y a le risque que cet enfant ou bien s'identifie, ou bien qu'il rejette cette identification, ou encore qu'il ait un sentiment de culpabilité ou de responsabilité pour le destin d'un élève duquel il n'est aucunement responsable". "La charge émotionnelle peut avoir des conséquences négatives, surtout pour un élève en plein développement". On "n'a pas à faire peser sur un élève de 11 ans la responsabilité de ce qui s'est passé à cette époque là". "Cela peut avoir un effet contraire à l'objectif recherché: un élève peut par exemple ne prendre en considération que le côté macabre. Le président de la République ne fait pas preuve de grande prudence vis-à-vis de la psychologie des élèves de 10-11 ans". Il est regrettable qu'une "annonce faite sans aucune consultation des enseignants psychologues et les pédopsychiatres, alors que c'est un sujet sensible" (Déclaration à l'AFP, jeudi 14 février)
Le SE-Unsa, deuxième syndicat dans les écoles primaires: "Le SE-Unsa est particulièrement choqué de cette initiative du président de la République, qui ignore tout de la façon dont un jeune se construit. Faut-il que chaque enfant de 10 ans se voie désormais personnellement chargé d'un lourd parrainage posthume ?". "Si les effets éducatifs de cette démarche sont plus que sujets à caution, a-t-on réfléchi à l'impact psychologique possible sur les élèves?". Enseigner l'histoire de la Shoah est "une affaire de professionnels". "Eduquer ne saurait être qu'affaire d'émotion", déplorant que le président "vienne se situer à nouveau sur ce terrain, après l'épisode de la lettre de Guy Môquet".Le syndicat condamne en outre une "nouvelle intrusion du politique dans le pédagogique" (Communiqué, jeudi 14 février)
Les associations
La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) "doute de la pertinence" du projet de Nicolas Sarkozy d'associer chaque élève de CM2 à un enfant juif mort en déportation. "L'enseignement de l'histoire de la Shoah ne saurait passer prioritairement par le recours à l'émotion. […] Profiter de l'immaturité psychologique de jeunes élèves de CM2 ne nous paraît pas judicieux si c'est l'histoire qu'on veut leur transmettre. Est-il sage, à l'âge où l'enfant construit sa personnalité, de lui demander de s'identifier à un enfant mort? […] Enfin, par cette injonction à destination du monde scolaire émanant du politique, la Licra s'inquiète de voir offerte une nouvelle occasion d'expression à ceux, élèves ou adultes, qui contestent les contenus d'enseignement relatifs à la Shoah". (Communiqué, vendredi 15 février)
Raphaël Haddad, président de l'Union des étudiants juifs de France : l'UEJF "accueille de manière réservée" la proposition de Nicolas Sarkozy. elle se dit "sensible à l'intérêt que le Président porte à la transmission de la mémoire de la Shoah" mais "craint que cette initiative ne soit contre-productive". "Ce n'est pas en s'identifiant à la victime qu'on fera reculer le racisme et l'antisémitisme d'aujourd'hui et de demain. On ne peut pas prescrire la mémoire pour prévenir l'oubli". (Communiqué, vendredi 15 février)
Le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap) "s'interroge fortement sur l'opportunité et la forme de la démarche annoncée" par Nicolas Sarkozy, et parle d'"une insoutenable identité nationale". Le Mrap "ressent un profond malaise face à ce qui constitue un inacceptable 'tri sélectif' des mémoires". Le président Sarkozy a parlé des "enfants français victimes de la Shoah", ce qui exclut par exemple les tziganes. "Comment expliquer à des écoliers que parmi les enfants terrorisés que l'on regroupait sur le même palier d'un immeuble pour les envoyer à la mort, il leur faudra se souvenir des seuls 'enfants français victimes de la Shoah'. Comment accepter cette préférence nationale présidentielle". Le Mrap refuse "la concurrence des mémoires". (Communiqué, vendredi 15 février)
L'association "Enfants du Monde-Droits de l'Homme" (EMDH): "Si elle était mise en œuvre, une telle proposition remettrait en cause le développement harmonieux des enfants en leur faisant porter le poids d'une histoire individuelle qu'ils n'auraient pas choisie". "L'on ne peut faire porter à un enfant de 10 ans la personnalisation d'une mort dans des circonstances telles que la Shoah sans qu'il en soit affecté, psychologiquement et humainement". "Lier aussi intimement un enfant à un pair mort, qu'il n'aura pas choisi, dont il n'aura pas connu la vie et qu'il ne pourra comprendre, si ce n'est dans la souffrance, ne peut qu'avoir des conséquences dommageables à son développement".
Elle déplore que "l'effet d'annonce prenne le pas sur le fond", "aucun projet éducatif ne peut se construire sur la mort". Il serait plus approprié de "donner aux écoles les moyens de promouvoir et défendre les droits de l'enfant, d'offrir de l'espoir et des outils de compréhension à nos enfants plutôt que de leur faire porter le poids de nos propres responsabilités" (Communiqué, jeudi 14 février)